Pédiatre, elle revient d'une mission de six mois au Yémen (2024)

J'ai rencontré Hiba en blouse blanche sur un rassemblement pour le cessez-le-feu à Gaza. Elle m'a indiqué dans une conversation impromptue qu'elle revenait d'une mission MSF comme pédiatre. A ma demande, elle a bien voulu me proposer une date pour une interview dont nous publions ici la première partie. Elle fut réalisée le 19 avril de cette année. Hiba est née à Clermont-Ferrand et y a fait toutes ses études.

G-A : Comment vous êtes-vous retrouvée au Yemen dans une mission MSF ?

Pédiatre, elle revient d'une mission de six mois au Yémen (1)

Hiba : J'ai toujours voulu faire de l'humanitaire. J'ai toujours voulu être médecin. Je voulais aider les gens. C'est quelque chose qui est resté dans ma tête un moment mais je m'en sentais pas capable au départ. Je pensais que ce serait un rêve pieu. Ensuite, les études m'ont happé. Il faut toujours plus de diplômes et passer sa thèse.

Quand j'ai démissionné de l'Hôpital de Montluçon, pour réaliser mon rêve, j'ai décidé de m'inscrire à MSF ce qui fut fait en octobre 2022. J'ai parcouru le processus de recrutement en même temps que ma démission. En janvier 23, on m'a proposé la mission au Yémen qui devait commencer en avril pour 6 mois jusqu'en octobre 2023. Le Yémen, c'est ce qu'on m'a proposé. J'ai accepté.

G-A : Comment s'est passée cette mission ?

Hiba : C'est une des pires situation humanitaire mondiale, la famine et les épidémies. Maintenant, il n'y a plus de guerre ouverte comme à Gaza par exemple. Maintenant, au Yémen, ce sont les conséquences de la guerre. Il y a eu une trêve entre l'Arabie Saoudite, l'Iran et le Yémen avant mon arrivée. J'étais à Haydan vers la frontière avec l'Arabie Saoudite, au Nord Ouest. C'est un hôpital partagé entre Médecins sans frontières et le Ministère de la santé Yéménite. Toute une partie était bâtie mais avec un taux d'occupation très important, des tentes et des matelas par terre étaient rajoutés pour pouvoir subvenir au besoin de la population.

J'y suis allée comme pédiatre. J'ai fait un peu de tout : une partie clinique, une autre pour aider les médecins généralistes dans leur activité quotidienne, J'étais la seule pédiatre, il n'y en avait pas d'autre. Il y avait un petit peu de néonatologie, de la pédiatrie générale, des consultations standards, des urgences, de la maternité et surtout beaucoup de malnutrition donc un service dédié pour les enfants mal-nourris et qui ont de ce fait des complications à traiter parce que les complications chez ces enfants mal nourris sont plus importantes et graves. Il avait un service de maladies infectieuses pour les épidémies. Quand je suis arrivée, il y avait une épidémie de rougeole, je devais aider à la prendre en charge. En plus de l'activité clinique, il y avait toute une activité de formation des médecins sur place pour les aider à aller vers l'autonomie et acquérir des compétences.

Il n'y avait plus de bombardements, c'était juste après la trêve. Il fallait gérer surtout les conséquences de ces années de guerre, avec la famine, l'absence de vaccination, l'absence d'accès aux soins, l'absence d'accès à l'hygiène qui amenaient des maladies que je n'avais jamais vues en France, par exemple des maladies tropicales, maladies infectieuses, malnutrition. Il fallait gérer les conséquences du défaut d'accès aux soins, à la nourriture. Les enfants qui avaient des maladies chroniques ne pouvaient même pas avoir accès aux soins de base pour freiner l'évolution de la maladie. J'ai donc vu des maladies que je connaissais en France mais à des stades que je n'avais jamais vu.

G-A : Comment vivais-tu cette situation ?

Hiba : Ça secoue, mais j'étais plutôt bien préparée. Je me doutais que ça allait être très difficile. J'ai regardé pleins de reportages, des vidéos... L'avantage avec Médecins Sans Frontières, c'est qu'on est très bien préparé avec des formations avant de partir sur le terrain, que ce soit sur le plan général organisationnel, le fonctionnement de MSF et la hiérarchie sur place, à qui demander de l'aide en cas de souci etc... Je savais donc que je n'étais pas seule sur le plan médical. J'avais accès à des protocoles avant de partir pour savoir un peu ce qui m'attendait, comment gérer les choses.

J'étais préparée, mais je me suis pris une grosse claque en arrivant. Ce fut très dur tant sur le plan médical que sur le plan organisationnel parce qu'en fait il faut tout revoir ses bases organisationnelles apprises.Voilà. Je ne m'attendais pas à devoir déconstruire autant mes bases. Je me suis retrouvée avec des personnes qui ne travaillaient absolument pas comme moi, qui n'avaient pas les mêmes bases que moi et c'était à moi de m'adapter. Ce fut assez déstabilisant. Le premier mois a été assez difficile. Le temps qu'on se mette à niveau et qu'on reparte des bases où ils sont eux, en tant que soignants yéménites, pour les accompagner ensuite le plus loin possible. Sur le plan médical, effectivement ce fut très dur de ne pas pouvoir faire grand'chose, enfin… de ne pas faire autant que ce que j'aurai pu faire ici.

G-A : Les médicaments, le matériel ?

Hiba : Franchement, j'avais plutôt pas mal de choses. Bien sûr, par rapport à France c'était rien. Il y avait parfois des ruptures de stocks complètes donc il fallait faire sans. Les prises de sang, les examens complémentaires j'en avais très très peu. J'avais quand même accès à des radios. J'avais un vieil appareil d'échographie, et vu que je savais me débrouiller en échographie, j'arrivais à faire quelques échographies cardiaques. Je n'avais pas de scanner, je n'avais pas d'IRM. Sur les prises de sang, j'ai passé la moitié de ma mission à ne pas pouvoir faire ce que je voulais. Pour les médicaments, il fallait faire des économies. Je ne pouvais pas pas donner tout ce que je voulais.

G-A : La ville ?

Hiba : La ville a été reconstruite. On voyait certains bâtiments près de l'hôpital qui avaient été bombardés avant en 2014 ou 2017. L'électricité ? Il y avait parfois des coupures, mais des panneaux solaires nous permettaient de plutôt bien fonctionner. On avait internet avec ses coupures mais surtout avec un débit parfois très faible. Je ne pouvais pas toujours joindre ma famille en France puisque pas de réseau. Moi qui avais l'habitude de surfer pour mes recherches, il fallait que je prenne mon mal en patience. Enfin, ça avait quand même le mérite d'exister.

G-A : Que retirez-vous de cette expérience éprouvante ?

Hiba : Ma mission a duré six mois. J'aurais pu renouveler mais je ne l'ai pas fait. J'avais besoin de rentrer pour revoir ma famille. Si c'était à refaire, je le referai sans aucun doute. Mais à un moment, on fatigue... J'étais d'astreinte tout le temps. On m'appelait le jour, on m'appelait la nuit, sur les six mois j'ai du faire cinq mois d'astreinte. Pendant l'épidémie de rougeole, avec le pic de malnutrition conjugué au pic de la sécheresse, c'était très très fatiguant. J'ai perdu énormément de poids et puis quelque part on a besoin de son confort, de ses petites habitudes.

Qu'est ce que j'en retiens? J'en retire de l'enrichissem*nt sur le plan des relations humaines. C'est une culture qui très riche, des personnes – les yéménites – qui méritent vraiment d' être connues, bien loin des clichés qu'on entend.. Ce sont des personnes très intelligentes, qui cherchent à s'instruire beaucoup sur le monde, y compris politiquement sur l'occident etc, qui savent plein de choses. L'argent ne fait pas bonheur ; je n'ai pas eu l'impression que les gens étaient plus malheureux, qu'ils souriaient moins au Yémen qu'en France, en vérité. Certes, il y a beaucoup plus de mortalité, beaucoup plus de pauvreté... Mais les gens s'en contentent, et vivent. Psychologiquement parlant, ils n'ont pas l'air malheureux, voilà. Pour moi, le bonheur n'est pas dans les choses matérielles.

Cette mission m'a confirmé que la répartition des richesses est complètement anarchique et injuste dans le monde. J'ai vu des situations... Parfois, quand j'étais fatiguée, je n'arrivais pas à supporter que des personnes arrivent à l'hôpital avec des enfants dans des états catastrophiques parce qu'ils n'ont pas d'argent pour les amener à l'hôpital. Pour venir à Haydan, il fallait parfois faire six heures de route quand on avait une voiture. La plupart du temps, les gens n'ont pas de voiture. C'est quelqu'un du village qui a une voiture, alors ils se cotisent pour pouvoir tous monter dans la voiture et faire un voyage à l'hôpital. Donc quand on n'a pas d'argent, on arrive souvent très très tard à l'hôpital et quand on arrive très tard, on a beau être pédiatre à MSF... Trop tard, c'est trop tard. J'ai été confronté à cette situation à plusieurs reprises. C'est cliché, mais à ces moments là j'ai pensé à tous ces milliardaires français ou occidentaux dans leur confort, qui ne savent pas ce qui se passe. Se mettre des œillères à ce point là, c'est pas humain. On était vraiment à 40 kilomètres de la frontière saoudienne. Les milliardaires saoudiens sont juste derrière cette frontière frontière. Ça m'a dégoûtée. Je le savais mais de le voir, ça met une grosse claque supplémentaire. Je pense vraiment qu'il faut le voir pour croire ce qui se passe. J'étais déjà quelqu'un qui s'intéressait à la misère du monde. Je l'ai vue en reportage. Je l'ai lue dans des livres. Mais franchement, de le voir et d'être confrontée à ces parents qui pleurent parce qu'on leur explique que c'est trop tard et que leur enfant va mourir, c'est vraiment autre chose ! C'est le point ultime de l'injustice.

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Author: Edmund Hettinger DC

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